Articles Tagués ‘démondialisation’


 À l’approche des présidentielles de 2012, il paraît pertinent de s’attarder sur la possibilité d’un balayage progressif du clivage gauche-droite par le clivage europhiles-eurosceptiques. Un récent sondage, paru le 30 novembre, vient d’ailleurs confirmer cette hypothèse : un Français sur deux ne voudrait ni de Nicolas Sarkozy, ni de François Hollande comme prochain Président de la République (1).

Vers quel candidat se rapportent donc ces voix, et quels thèmes les séduisent ?

Le protectionnisme transcende les partis

La crise que traverse l’Europe a fait émerger deux notions qui, du fait du climat anxiogène, prennent davantage de consistance dans l’opinion publique : le protectionnisme et le souverainisme. Une enquête révélée par l’économiste et historien Emmanuel Todd indique que 53% des sondés sont favorables au protectionnisme ; d’ailleurs, les plus fervents supporters du concept sont les 18 – 24 ans avec 67% pour contre 19% (il est donc intéressant de noter que plusieurs de ces jeunes sondés voteront pour la première fois en 2012 avec, en tête, un concept qui il y a encore un an habitait le domaine de l’incorrect) (2). Quant au souverainisme, il suffit de regarder les sondages qui voient les intentions de vote en faveur de Marine Le Pen osciller entre 16 et 22% pour montrer qu’il reçoit une certaine adhésion de la part des citoyens.

Avec cette crise, les eurosceptiques semblent avoir le vent en poupe car tout ce qu’ils ont prédit se réalise (chômage, accroissement de la dette, perte des acquis sociaux…) et leurs indignations sont similaires à celles ressenties par le peuple si l’on se fie aux sondages situés en bas de cette page. La «surprise Montebourg» lors des primaires socialistes a accentué la disparition du clivage gauche-droite. Voilà un candidat qui, dans un parti ayant entériné depuis 30 ans le libre-échange comme modèle, dit fermement qu’il s’y oppose et propose une démondialisation (3), passant notamment par un dialogue «amicale mais ferme» avec l’Allemagne (4). Nous sommes loin de l’entente actuelle entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Pour le moment, le député de Saône-et-Loire soutient le candidat socialiste, espérant sans doute, si son parti arrive au pouvoir, être en mesure d’incliner l’action gouvernementale. Mais en cas d’échec de François Hollande, il est très probable qu’une scission s’opère et que Montebourg rejoigne une gauche anti-libérale et se rapproche de Jean-Luc Mélenchon, autre noniste du traité de Lisbonne et ancien membre du PS. Plusieurs intellectuels qui se sont toujours dits de gauche suivent par ailleurs cette ligne : Emmanuel Todd, Jacques Sapir ou encore Michel Onfray. Et il n’est pas étonnant que le président du Parti de Gauche ait félicité le candidat de la démondialisation pour sa percée lors des primaires socialistes.

Pourquoi l’alternative jadis proposée par François Bayrou était en réalité peu pertinente ?Dans un premier temps parce que le président du MoDem proposait de transcender le clivage gauche-droite, alors que Nicolas Sarkozy lui-même proposait l’ouverture. Mais surtout, parce que son adhésion au traité de Lisbonne lui empêchait de se distinguer des deux rivaux qu’il prétendait combattre. La ferveur autour du candidat centriste était davantage portée par un vote sanction à l’égard des deux partis majoritaires qu’à un réel désir de changement. En revanche, les votes pour Mélenchon, Montebourg, Le Pen et Dupont-Aignan sont des votes d’adhésion en faveur d’un système diamétralement opposé au système actuel. Et il est intéressant de noter qu’Arnaud Montebourg était le seul candidat socialiste qui portait, lors des primaires socialistes, le «non» du référendum.

Quelle Europe ?

Remettre en cause le traité de Lisbonne ou repenser l’Europe paraît être aujourd’hui le sujet le plus clivant. Il sera difficile pour les européistes (Nicolas Sarkozy, François Hollande, Eva Joly et François Bayrou) de miser sur le «plus d’Europe» comme issue de sortie de crise car les Français, majoritairement, ne sont pas conquis par cet édifice à la construction difficile. La difficulté sera d’autant plus grande que les Français ont en mémoire leur refus du Traité de Lisbonne, ratifié ensuite par voie parlementaire comme au Pays-Bas (la consigne du PS était d’ailleurs de s’abstenir). On peut alors envisager qu’un vote sanction aura lieu contre les candidats qui auront contribué à ce qui est vu par beaucoup de Français comme un déni de démocratie.

L’actualité récente a aussi exacerbé quelques tensions. Nous avons vu que les marchés financiers y étaient pour beaucoup dans la chute de Papandréou et Berlusconi ; les peuples, dans le remplacement de leur représentant, n’ont pas été consultés. Certes, c’est au Président, en Italie, de désigner son premier ministre mais Monti n’a pour le moment aucune légitimité populaire, n’appartenant à aucun parti et n’ayant pas l’appui du suffrage. Il est intéressant, aussi, de noter que les remplaçants, dans les deux cas, ont une stature financière de renom (ancien commissaire européen, ancien responsable de Goldman Sachs).

Une question, plus institutionnelle, se pose aussi. Si le traité de Lisbonne vise à renforcer l’indépendance du Président de la commission européenne, quid de la Ve république, et sa consubstantielle présidentialisation du pouvoir ? La Ve République avait en effet donné un pouvoir important au Président de la République, élu au suffrage universel, pour éviter le parlementarisme de la IIIe et IVe, facteur d’instabilité politique (des nouveaux ministres tous les 15 jours). Or, il apparaît que le quinquennat accroît cette légitimité présidentielle et l’entérine par l’élection d’une nouvelle majorité au Parlement, forcément de la même couleur politique que le chef de l’Etat puisqu’élue seulement deux mois après les présidentielles. Son rôle d’arbitre, sa situation censée être «au-dessus des partis» s’en sont trouvés affaiblis, mais son pouvoir, lui, a grandi : il n’est plus lié au changement de la majorité présidentielle et l’équilibre des pouvoirs est alors bousculé. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy s’est d’ailleurs distingué par l’absence perceptible du rôle du Premier ministre. Doit-on donc s’attendre à une VIe République ? Dernièrement, la Commission européenne a présenté une série de nouvelles propositions visant à tirer un trait sur la crise de la dette en accordant à Bruxelles un nouveau pouvoir important : celui de surveiller les budgets nationaux et, dans des cas exceptionnels, d’« administrer » les pays en proie à des niveaux de dette incontrôlables. Va-t-on, progressivement, vers plus d’interventions de l’UE dans les affaires internes des Etats ?

Il semblerait que, pour les jeunes votants, la dimension européenne des candidats soit l’une des caractéristiques importantes à prendre en compte avant de voter. Vont-ils sanctionner les partis majoritaires lors des prochaines élections (comme a été sanctionné le gouvernement socialiste de Zapatero en Espagne – au profit de la droite qui va pourtant défendre une même rigueur) ? L’idée du retour de l’Etat-Nation face à cet Europe-Empire est-elle présente (Marine Le Pen ou le souverainisme) ? Sont-ils intéressés par l’idée d’une autre Europe, plus régulée aux niveaux des transactions de capitaux (Montebourg, Mélenchon ou le protectionnisme) ? Et, plus important, veulent-ils d’une Europe fédérale, c’est-à-dire régie par un nouvel organe placé, hiérarchiquement, au-dessus des Etats-membres ? Ou une Europe confédérale, acquise au principe de subsidiarité qui entrevoit de s’immiscer dans les affaires internes d’un Etat au seul cas de l’incapacité de ce dernier à se sortir d’affaire par son propre chef, et qui prendra ses décisions à l’unanimité (avec donc un risque de blocage et d’immobilisme) ? La prochaine élection, avant les thèmes de campagne comme l’immigration, la sécurité ou la réforme des retraites, répondra en partie aux aspirations des Français sur les problématiques liées à l’Europe.

Dimitri Vetsel 

Constat : 

– 1 français sur 3 pour le retour du franc et la sortie de l’euro (http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2011/11/05/97002-20111105FILWWW00371-13-des-francais-pour-le-retour-au-franc.php).

– 63% des Français ne voulaient pas contribuer au plan de sauvetage de la Grèce (http://www.francesoir.fr/actualite/economie/sondages-francais-ne-veulent-plus-payer-pour-grecs-154044.html).

– «Nous devons reconnaître que cela signifie une perte de souveraineté pour tout le monde, pas seulement pour les pays en difficulté. […] Les Etats ne doivent pas décider de tout», Van Rompuy (AFP – http://www.20min.ch/ro/economie/news/story/Les-Etats-ne-doivent-pas-decider-de-tout-24765586).

– Le taux d’abstention atteint un record à 59,5 %, en 2009, pour les élections européennes.

Sources :(1) : Sondage BVA : http://www.lexpress.fr/actualites/1/politique/presidentielle-ni-hollande-ni-sarkozy-pour-47-des-francais-selon-un-sondage_1056443.html(2) : Après la démocratie, Emmanuel Todd, Gallimard, 2008.

(3) : «Ceux qui nous gouvernent continuent à croire au libre-échange. C’est l’affaire des dominants d’une génération née avec la croissance et qui va mourir avec un niveau de vie confortable, léguant à d’autres la crise», Votez pour la démondialisation, Arnaud Montebourg, Flammarion, 2011.

(4) : «L’Allemagne est devenue la «Chine de l’Europe», celle qui exporte à tout prix, tire les salaires vers le bas et vit des déficits des autres. Le modèle allemand, c’est un gagnant et vingt-six perdants», Votez pour la démondialisation, Arnaud Montebourg, Flammarion, 2011.

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