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Article tiré de mon intervention à l’Atelier des Savoirs du 15 février 2012, en compagnie du paléoanthropologue Pascal Picq (L’homme est-il un singe politique ?), de l’historienne Sophie Wahnich (La longue patience du peuple : 1792, naissance de la République) et le journaliste du Point Romain Gubert (L’oligarchie des incapables). Animation : Jean Lebrun (France Culture).

Le contexte du XVIIIe siècle :

Sous Richelieu, la censure se renforce : l’irrévérence et le blasphème sont mis sous cloche. Des professeurs de la Sorbonne, recrutés pour remplir la fonction de censeurs au sein de la direction de la Librairie tout juste créée par le Cardinal, veillent à ce que les livres publiés ne remettent pas en cause les institutions, la religion, et n’outragent en rien les bonnes moeurs. Cette censure se perpétue bien sûr sous Louis XIV, même si le Roi-soleil laisse paraître les sarcasmes et l’ironie, visant essentiellement l’esprit de cour, qui transparaissent des oeuvres d’auteurs réputés comme Molière et Boileau. Mais on sait que depuis l’humanisme de la Renaissance fermente une remise en question de la place de l’homme, de son rapport à Dieu, à la nature, de son éducation. L’éveil de la conscience européenne, favorisé par une diffusion des livres toujours plus importante depuis l’invention de l’imprimerie et une alphabétisation grimpante, est présent dans toutes les couches sociales : la censure va être de moins au moins efficace et efficiente. Cet éveil-là est inéluctable, le siècle a une envie de lire ! Louis XV va minimiser l’influence des encyclopédistes et des Lumières : alors que ses collaborateurs évoquent ces gens  «qui pensent», le souverain répond, railleur : «qui pansent les chevaux ?». Mais un autre phénomène va accroître la renommée des penseurs de l’époque. Pour l’expliquer, faisons un parallèle avec la situation actuelle du comique Dieudonné. Si l’on s’en tient uniquement à la forme, il n’est pas contestable de dire que Dieudonné est interdit de spectacle par plusieurs mairies, ce qui constitue une forme de censure, celle-ci se justifiant par une certaine morale que le comique aurait transgressée. Et bien, de la même manière que l’on va interdire ses spectacles, les livres jugés trop virulents vont être brûlés, parfois même sur la place publique, ce qui n’aura qu’un seul effet, comme pour Dieudo : la promotion de leur auteur, et surtout, leur sacralisation.
Ainsi, on a ouï-dire des livres interdits et leur cote augmente. Des imprimeries clandestines se développent et les livres marqués du sceau de la censure circulent en grand nombre. Pour canaliser ce phénomène, le pouvoir n’a pas le choix et Malesherbes, tolérant vis-à-vis des Lumières, accepte des «accords tacites» de publication : l’initiative permet d’avoir un oeil sur la production de plusieurs auteurs. Grâce à ces permissions tacites, le public peut se procurer des livres comme ceux d’Helvétius, d’un athéisme acharné, ou encore La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, qui narre, s’inspirant de l’histoire de Pierre Abélard, l’amour entre un prêtre et son élève. Le succès est au rendez-vous. Bien sûr, des auteurs tels que Diderot ou Voltaire, tombent toujours sous le coup de la loi et purgent des peines de prison n’excédant pas les trois mois. Pour ce dernier, la remise en cause de l’autorité morale développée dans ses Lettres philosophiques (1733) ne passe pas. Même l’encyclopédie sera par deux fois interdite à la vente, en 1752 et 1759 ! Il n’empêche que la recevabilité des oeuvres va s’élargir, et que ces dernières seront autant de fumier servant à faire fructifier la contestation. Pour les auteurs, le bénéfice est double : leurs oeuvres se vendant, ils peuvent se proclamer guides de l’opinion et agir en son nom. Plus le XVIIIe siècle avance, plus la censure diminue ; dans les années 1770 – 1780, seule l’Église milite encore, et en vain, contre la parution de certaines oeuvres.

1779 – 1792 : les écrits subversifs :

L’époque a assimilé les grandes lignes de ces oeuvres subversives. Sous le manteau se passent alors pamphlets et autres libelles, écrits par des hommes en colère dont on n’a pas retenu en grande majorité les noms. La définition du pamphlet à cette époque diffère de l’acceptation actuelle. Il s’agit en effet d’un texte très court (un feuillet) qui utilise soit l’ironie soit l’outrance… soit les deux ! Il fait dans tous les cas état d’une vive contestation. Je vous propose par exemple un extrait de Toinette et Charlot (1779), un pamphlet qui moque Louis XVI et Marie-Antoinette sous la forme d’un poème, qui aurait aussi été mis en chanson :

[…]
Dans ses lubriques attitudes,
Antoinette aurait bien voulu
N’en pas demeurer aux préludes,
Et que [
Louis XVI ] l’eût mieux foutue;
Mais à cela que peut-on dire?
On sait bien que le pauvre Sire,
Trois ou quatre fois condamné
Par la salubre faculté,
Pour impuissance très complète,
Ne peut satisfaire Antoinette.
De ce malheur bien convaincu,
Attendu que son allumette
N’est pas plus grosse qu’un fétu;
Que toujours molle et toujours croche,
Il n’a de vit que dans la poche;
Qu’au lieu de foutre, il est foutu
Comme feu le prélat d’Antioche.
[…]

Intégralité : http://marie-antoinette.hautetfort.com/archive/2005/10/29/les-amours-et-toinette.html

Le pamphlet étale avec brièveté l’indignation du moment ou se moque d’une institution ou d’une personne, et use d’injures, de mauvaise foi, d’outrances… «c’est finalement le twitter de l’époque», me glissa malicieusement Pascal Picq après mon intervention. Le pamphlet est un texte déclamatoire, quasiment fait pour l’oral, mais qui se veut rassembleur, comme un symbole de sédition. Toute la période précédant la Révolution va être traversée par ses écrits qui vont s’intensifier entre 1789 et 1792, la censure ayant complètement disparu. Lors de ces 3 années, ils vont pulluler dans les journaux, accompagnés de caricatures comme celle-ci :

Caricature roi
L’abbé de Siéyès va signer, à quelques jours de la convocations des États généraux, avec Qu’est-ce que le tiers-État l’idée d’une souveraineté nationale. Il s’agit dans l’ouvrage de contester la place trop infime qu’occupe le Tiers-État dans la décision politique. L’extrait proposé ci-dessous va être repris par de nombreux journaux.
Tiers état Seyès
Et aujourd’hui ?

Il y a quelques années, Marc-Édouard Nabe a renoué avec cette discipline qu’est le pamphlet, dans sa définition originelle. L’auteur a en effet placardé ses tracts dans lesquels ils attaquent, parmi d’autres et sans concessions, Barack Obama, l’entourage du dessinateur Siné et Siné lui-même, ou encore Christine Angot. Les textes sont drôles, outranciers, mais se distinguent aussi par une réelle pertinence. Ils sont à découvrir ici : http://www.alainzannini.com/index.php?option=com_content&view=article&id=453&Itemid=59 .

Pour informations, l’écrivain habite Rue de la Convention, où vient d’être inauguré le nouveau siège de campagne de l’UMP. De quoi donner des idées…

Dimitri VETSEL

 À l’approche des présidentielles de 2012, il paraît pertinent de s’attarder sur la possibilité d’un balayage progressif du clivage gauche-droite par le clivage europhiles-eurosceptiques. Un récent sondage, paru le 30 novembre, vient d’ailleurs confirmer cette hypothèse : un Français sur deux ne voudrait ni de Nicolas Sarkozy, ni de François Hollande comme prochain Président de la République (1).

Vers quel candidat se rapportent donc ces voix, et quels thèmes les séduisent ?

Le protectionnisme transcende les partis

La crise que traverse l’Europe a fait émerger deux notions qui, du fait du climat anxiogène, prennent davantage de consistance dans l’opinion publique : le protectionnisme et le souverainisme. Une enquête révélée par l’économiste et historien Emmanuel Todd indique que 53% des sondés sont favorables au protectionnisme ; d’ailleurs, les plus fervents supporters du concept sont les 18 – 24 ans avec 67% pour contre 19% (il est donc intéressant de noter que plusieurs de ces jeunes sondés voteront pour la première fois en 2012 avec, en tête, un concept qui il y a encore un an habitait le domaine de l’incorrect) (2). Quant au souverainisme, il suffit de regarder les sondages qui voient les intentions de vote en faveur de Marine Le Pen osciller entre 16 et 22% pour montrer qu’il reçoit une certaine adhésion de la part des citoyens.

Avec cette crise, les eurosceptiques semblent avoir le vent en poupe car tout ce qu’ils ont prédit se réalise (chômage, accroissement de la dette, perte des acquis sociaux…) et leurs indignations sont similaires à celles ressenties par le peuple si l’on se fie aux sondages situés en bas de cette page. La «surprise Montebourg» lors des primaires socialistes a accentué la disparition du clivage gauche-droite. Voilà un candidat qui, dans un parti ayant entériné depuis 30 ans le libre-échange comme modèle, dit fermement qu’il s’y oppose et propose une démondialisation (3), passant notamment par un dialogue «amicale mais ferme» avec l’Allemagne (4). Nous sommes loin de l’entente actuelle entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Pour le moment, le député de Saône-et-Loire soutient le candidat socialiste, espérant sans doute, si son parti arrive au pouvoir, être en mesure d’incliner l’action gouvernementale. Mais en cas d’échec de François Hollande, il est très probable qu’une scission s’opère et que Montebourg rejoigne une gauche anti-libérale et se rapproche de Jean-Luc Mélenchon, autre noniste du traité de Lisbonne et ancien membre du PS. Plusieurs intellectuels qui se sont toujours dits de gauche suivent par ailleurs cette ligne : Emmanuel Todd, Jacques Sapir ou encore Michel Onfray. Et il n’est pas étonnant que le président du Parti de Gauche ait félicité le candidat de la démondialisation pour sa percée lors des primaires socialistes.

Pourquoi l’alternative jadis proposée par François Bayrou était en réalité peu pertinente ?Dans un premier temps parce que le président du MoDem proposait de transcender le clivage gauche-droite, alors que Nicolas Sarkozy lui-même proposait l’ouverture. Mais surtout, parce que son adhésion au traité de Lisbonne lui empêchait de se distinguer des deux rivaux qu’il prétendait combattre. La ferveur autour du candidat centriste était davantage portée par un vote sanction à l’égard des deux partis majoritaires qu’à un réel désir de changement. En revanche, les votes pour Mélenchon, Montebourg, Le Pen et Dupont-Aignan sont des votes d’adhésion en faveur d’un système diamétralement opposé au système actuel. Et il est intéressant de noter qu’Arnaud Montebourg était le seul candidat socialiste qui portait, lors des primaires socialistes, le «non» du référendum.

Quelle Europe ?

Remettre en cause le traité de Lisbonne ou repenser l’Europe paraît être aujourd’hui le sujet le plus clivant. Il sera difficile pour les européistes (Nicolas Sarkozy, François Hollande, Eva Joly et François Bayrou) de miser sur le «plus d’Europe» comme issue de sortie de crise car les Français, majoritairement, ne sont pas conquis par cet édifice à la construction difficile. La difficulté sera d’autant plus grande que les Français ont en mémoire leur refus du Traité de Lisbonne, ratifié ensuite par voie parlementaire comme au Pays-Bas (la consigne du PS était d’ailleurs de s’abstenir). On peut alors envisager qu’un vote sanction aura lieu contre les candidats qui auront contribué à ce qui est vu par beaucoup de Français comme un déni de démocratie.

L’actualité récente a aussi exacerbé quelques tensions. Nous avons vu que les marchés financiers y étaient pour beaucoup dans la chute de Papandréou et Berlusconi ; les peuples, dans le remplacement de leur représentant, n’ont pas été consultés. Certes, c’est au Président, en Italie, de désigner son premier ministre mais Monti n’a pour le moment aucune légitimité populaire, n’appartenant à aucun parti et n’ayant pas l’appui du suffrage. Il est intéressant, aussi, de noter que les remplaçants, dans les deux cas, ont une stature financière de renom (ancien commissaire européen, ancien responsable de Goldman Sachs).

Une question, plus institutionnelle, se pose aussi. Si le traité de Lisbonne vise à renforcer l’indépendance du Président de la commission européenne, quid de la Ve république, et sa consubstantielle présidentialisation du pouvoir ? La Ve République avait en effet donné un pouvoir important au Président de la République, élu au suffrage universel, pour éviter le parlementarisme de la IIIe et IVe, facteur d’instabilité politique (des nouveaux ministres tous les 15 jours). Or, il apparaît que le quinquennat accroît cette légitimité présidentielle et l’entérine par l’élection d’une nouvelle majorité au Parlement, forcément de la même couleur politique que le chef de l’Etat puisqu’élue seulement deux mois après les présidentielles. Son rôle d’arbitre, sa situation censée être «au-dessus des partis» s’en sont trouvés affaiblis, mais son pouvoir, lui, a grandi : il n’est plus lié au changement de la majorité présidentielle et l’équilibre des pouvoirs est alors bousculé. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy s’est d’ailleurs distingué par l’absence perceptible du rôle du Premier ministre. Doit-on donc s’attendre à une VIe République ? Dernièrement, la Commission européenne a présenté une série de nouvelles propositions visant à tirer un trait sur la crise de la dette en accordant à Bruxelles un nouveau pouvoir important : celui de surveiller les budgets nationaux et, dans des cas exceptionnels, d’« administrer » les pays en proie à des niveaux de dette incontrôlables. Va-t-on, progressivement, vers plus d’interventions de l’UE dans les affaires internes des Etats ?

Il semblerait que, pour les jeunes votants, la dimension européenne des candidats soit l’une des caractéristiques importantes à prendre en compte avant de voter. Vont-ils sanctionner les partis majoritaires lors des prochaines élections (comme a été sanctionné le gouvernement socialiste de Zapatero en Espagne – au profit de la droite qui va pourtant défendre une même rigueur) ? L’idée du retour de l’Etat-Nation face à cet Europe-Empire est-elle présente (Marine Le Pen ou le souverainisme) ? Sont-ils intéressés par l’idée d’une autre Europe, plus régulée aux niveaux des transactions de capitaux (Montebourg, Mélenchon ou le protectionnisme) ? Et, plus important, veulent-ils d’une Europe fédérale, c’est-à-dire régie par un nouvel organe placé, hiérarchiquement, au-dessus des Etats-membres ? Ou une Europe confédérale, acquise au principe de subsidiarité qui entrevoit de s’immiscer dans les affaires internes d’un Etat au seul cas de l’incapacité de ce dernier à se sortir d’affaire par son propre chef, et qui prendra ses décisions à l’unanimité (avec donc un risque de blocage et d’immobilisme) ? La prochaine élection, avant les thèmes de campagne comme l’immigration, la sécurité ou la réforme des retraites, répondra en partie aux aspirations des Français sur les problématiques liées à l’Europe.

Dimitri Vetsel 

Constat : 

– 1 français sur 3 pour le retour du franc et la sortie de l’euro (http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2011/11/05/97002-20111105FILWWW00371-13-des-francais-pour-le-retour-au-franc.php).

– 63% des Français ne voulaient pas contribuer au plan de sauvetage de la Grèce (http://www.francesoir.fr/actualite/economie/sondages-francais-ne-veulent-plus-payer-pour-grecs-154044.html).

– «Nous devons reconnaître que cela signifie une perte de souveraineté pour tout le monde, pas seulement pour les pays en difficulté. […] Les Etats ne doivent pas décider de tout», Van Rompuy (AFP – http://www.20min.ch/ro/economie/news/story/Les-Etats-ne-doivent-pas-decider-de-tout-24765586).

– Le taux d’abstention atteint un record à 59,5 %, en 2009, pour les élections européennes.

Sources :(1) : Sondage BVA : http://www.lexpress.fr/actualites/1/politique/presidentielle-ni-hollande-ni-sarkozy-pour-47-des-francais-selon-un-sondage_1056443.html(2) : Après la démocratie, Emmanuel Todd, Gallimard, 2008.

(3) : «Ceux qui nous gouvernent continuent à croire au libre-échange. C’est l’affaire des dominants d’une génération née avec la croissance et qui va mourir avec un niveau de vie confortable, léguant à d’autres la crise», Votez pour la démondialisation, Arnaud Montebourg, Flammarion, 2011.

(4) : «L’Allemagne est devenue la «Chine de l’Europe», celle qui exporte à tout prix, tire les salaires vers le bas et vit des déficits des autres. Le modèle allemand, c’est un gagnant et vingt-six perdants», Votez pour la démondialisation, Arnaud Montebourg, Flammarion, 2011.